septembre 2017

Stephen Forsey, co-fondateur de Greubel-Forsey

Cut and Thrust

Voilà 6 ans que vous travaillez ensemble, depuis 2006. L’émotion est toujours la même ? 

 
Laurent Picciotto :
Oui, toujours ! On a avec Greubel Forsey un sentiment de grande maturité. Même si, dès le départ, leur principale caractéristique est d’être arrivés avec une maîtrise assez hors norme de leur sujet. Ils étaient tout, sauf des débutants.
 

Pourtant, depuis, d’autres ont atteint le même niveau…

 
Laurent Picciotto  :
Objection ! De manière ponctuelle, éventuellement. Et encore. Globalement, aujourd’hui, personne n’arrive à sauter aussi haut et aussi souvent.
 

Justement, c’est parfois ce que l’on peut reprocher à la marque : c’est sublime, mais il faut passer un certain temps en explications avant d’en saisir la substance. 

 
Laurent Picciotto :
C’est vrai. Et ça n’a pas changé. Lorsque l’on dit : « c’est un tourbillon », on est loin d’avoir effleuré le sujet. Même le tourbillon le plus simple chez Greubel Forsey est radicalement différent de ce que l’on a connu jusqu’à présent. Cette différence, elle s’explique, mais elle se voit également : tout amateur un tant soit peu éclairé perçoit dès le premier coup d’œil que l’on a face à soi quelque chose de peu commun…
 

Peu commun…comme Chronopassion !

 
Stephen Forsey :
C’est peu de le dire ! (rires). En 2006, on a fait 25 pièces. On ne pouvait pas les placer n’importe où et attendre de voir ce qui se passait.
 
Laurent Picciotto :
Ca tombe bien, moi non plus je n’ai pas l’habitude de rentrer de pièce de ce niveau et d’attendre le client derrière ma vitrine ! (rires partagés).
 
Stephen Forsey :
En fait, on ne cherchait pas un détaillant, mais un partenaire. Quelqu’un qui apprécie plus vite, comprend plus vite.. Quelqu’un comme Laurent pouvait espérer vendre une pièce par an, tout au plus. Il fallait donc s’associer à un partenaire doté d’un minimum de vision à long terme.
 

La vision est une chose, la gamme en est une autre. Chez Chronopassion, pas simple de trouver la bonne cohérence de gamme pour une Greubel Forsey.

 
Stephen Forsey :
Pas faux. D’ailleurs, au début, ça nous gênait de voir notre pièce exposée en vitrine ! (sourire entendu à Laurent Picciotto). Ca lui donnait un attribut d’accessibilité, de libre service. Mais il nous fallait absolument quelqu’un qui s’investisse, qui nous amène les clients à la Manufacture. En somme, un ambassadeur. On a fermé les yeux sur la présentation en vitrine !
 
Laurent Picciotto :
Personnellement, la mise en scène, ce n’est pas mon problème.
 
Stephen Forsey :
Oui, on a remarqué ! (rires).
 
Laurent Picciotto :
(reprenant son sérieux) Ce que je veux dire, Stephen, c’est que la mise en scène peut servir mais aussi desservir la pièce. Si tu l’exposes dans un décor, c’est ce dernier qui attire le regard. Si tu la laisses au coffre, elle s’ennuie. Le cérémonial du valet qui apporte la pièce fraichement sortie du coffre sur un plateau à son client, ce n’est pas notre esprit. Moi, si j’ai 50 Formule 1, je mets les 50 en vitrine !
 
Stephen Forsey :
Avec cette grande vitrine où chaque montre dispose néanmoins de son propre espace, tu as trouvé un bon compromis.
 
Laurent Picciotto :
Merci !
 
Stephen Forsey :
Mais quand même, notre première pièce que tu as présentée sous sa membrane, tu y as été un peu fort… !
 
Laurent Picciotto :
Je le conçois…mais j’aime sortir du cadre. Il me fallait un moyen hors conventions pour présenter une pièce hors normes.
 

Pourtant, 50 Formule 1 en vitrine, ça fait un peu tape-à-l’oeil, non ? Le positionnement prix des Greubel Forsey ne t’a pas gêné ? 

 
Laurent Picciotto :
Non, on a vendu plus cher, moins cher ; ça n’a pas d’importance. Il ne faut pas jouer la comparaison. Le prix est haut, le niveau l’est tout autant.
 

Greubel Forsey ne connaît pas la crise ? 

 
Stephen Forsey :
Nous, on se porte bien, merci !
 
Laurent Picciotto :
En tant que détaillant, c’est différent. On ne peut pas effacer le contexte économique d’une année ou d’une décennie d’un coup de baguette magique.
 

En d’autres termes, il y a eu des années creuses ? 

 
Laurent Picciotto :
C’est évident. Il y a eu des périodes difficiles, des années sans vente. C’est le jeu. C’est à moi de gérer ça. Mais pour jouer, il faut être deux, et c’est là que le mot ‘partenariat’, comme celui que j’ai avec Greubel Forsey, prend toute sa dimension.
 

Comment ça ? 

 
Stephen Forsey :
(reprenant la parole) : quand il y a une crise, on la traverse à deux. C’est tout.
 
Laurent Picciotto :
Et c’est suffisamment rare dans notre industrie pour être souligné !
 

Fin de cette interview croisée. L’année prochaine, vous engagez votre 7ème année de collaboration. Il paraît que c’est un cap difficile dans un couple… On change quoi pour le passer sans difficultés ? 

 
Stephen Forsey :
C’est vrai, on ne peut pas vivre que de sentiments ! (rires). Plus sérieusement, on a besoin de Laurent pour éduquer.
 
Laurent Picciotto :
De mon côté, j’aimerai bien voir chez Greubel Forsey, c’est une ‘simple’ pièce de très haute horlogerie, une pièce évidemment pour collectionneur averti, mais avec laquelle il pourra partir en vadrouille. Qui serait d’ailleurs également une pièce qui rendrait le rêve accessible à d’autres clients…
 
Stephen Forsey :
Pour quoi faire ? Prendre des parts de marché ? C’est non !
 

Vous voyez, vous commencez déjà à vous disputer…

 
Stephen Forsey :
(rires partagés) : On approche des 7 ans ! Plus sérieusement, nous n’arriverions pas à maintenir le niveau de bienfacture que l’on s’impose. A 100 pièces par an, nous sommes déjà à nos limites. Et puis nos clients aiment une certaine forme de discrétion, ça ne serait pas compatible.
 

Une forme de discrétion ? Avec une pièce qui vient de remporter le Grand Prix d’Horlogerie de Genève ? Ca risque d’être compliqué !

 
Laurent Picciotto  (reprenant la parole) :
Au contraire. Le client qui a déjà une Greubel Forsey voit son analyse et son acquisition validée par les ténors de l’industrie. Celui qui n’en a pas encore porte invariablement son regard dessus. Pour le client comme pour la marque, c’est extrêmement valorisant.
 
Journaliste : Olivier Müller (11/2012)