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A couteaux tirés : l’interview sans concessions d’Angelus

Cut and Thrust

Une maison connue mais éteinte. Une pièce dévoilée à Bâle, mais qui n'augure pas tout des collections futures. Une série très limitée, aucun antécédent avec l'équipe en place. Angelus chez Chronopassion, c'est tout de même un sacré coup de poker, non ? 

Laurent Picciotto : Oui, mais la raison tient en deux mots : le Tourbillon Lumière. 

N'est-ce pas un peu...léger, comme raison ? 

Laurent Picciotto : Pas une fois que l'on a la pièce devant soi. Comme beaucoup, je l'avais repérée avant Baselworld, mais impossible de trouver un créneau pour venir la voir et discuter avec l'équipe. Et puis, comme s'il y avait un signe, j'ai reçu un email de sa part le jour de mon arrivée, alors que j'étais encore dans le train. 

Un email convaincant, semble-t-il !

Fabien Dutriaux, VP Sales Angelus : Apparemment ! Une simple invitation de quelques lignes à se rencontrer, rien de plus. Je savais que le Tourbillon Lumière pouvait entrer dans les choix de Laurent. Une pièce très originale, disruptive, très soignée, en série limitée, réalisée par une maison de renom, supportée par un groupe et un appareil industriel (La Joux-Perret, ndlr) qui n'a plus ses preuves à faire. A minima, les critères de bases étaient remplis. 

Laurent Picciotto : Une très bonne base de départ, en effet, mais je suis toujours attentif à parts égales entre le présent, ce que propose ces jeunes indépendants, et leur feuille de route. Car, dans le cas d'Angelus comme dans tous les autres, il reste tout à faire, une marque à construire, en partant depuis une feuille blanche. Le travail à venir est infiniment plus important que celui déjà réalisé. Une montagne est déplacée pour avoir su faire parler de soi, mais il en reste beaucoup d’autres à soulever pour convaincre. 

L’ampleur de la tâche n’effraie-t-elle pas ? 

Sébastien Chaulmontet, Responsable Développements : Même si c'est dur à entendre, c'est juste et nous en avons conscience. Avant même que le Tourbilllon Lumière ne voie le jour, il y a eu cinq ans de développements, d'innombrables prototypes, de succès, d'échecs, de remises en question, et des dizaines de collaborateurs directement impliqués. A vrai dire, on ne savait même pas si, quand la pièce serait prête, elle serait encore à la mode !

Laurent Picciotto : Elle l'est, précisément parce qu'elle ne la suit pas. Comme Gérald Genta le disait parfois : c'est une pièce de conversation. 

Que voulait-il dire ? 

Laurent Picciotto : Regardez le tourbillon décentré. Lui seul sort de la manche, à peine visible. Pour beaucoup de pièces, voir le tourbillon, c'est tout voir, tant il est souvent central. Pas chez Angelus. Une fois le tourbillon aperçu, on a à peine entrevu la moitié de la pièce, et encore. Il y a une émotion logique qui se dégage du Tourbillon Lumière. Voilà ce qui engage la conversation.

Pourquoi initier cette conversation précisément chez Chronopassion ? 

Sébastien Chaulmontet : Déjà, parce que c'est un lieu dont je suis personnellement proche. Etudiant, je venais déjà flâner devant ses vitrines.

Laurent Picciotto : Vraiment ? Je ne m'en rappelle pas !

Sébastien Chaulmontet : Moi je me rappelle de vous ! Il y a un esprit ici, un enthousiasme à proposer et défendre de la belle horlogerie. Le Tourbillon Lumière chez Chronopassion, c'est une évidence, une montre passionnelle vendue par des passionnés. 

A qui ? 

Laurent Picciotto : A des collectionneurs, donc par définition à des gens qui ont déjà tout. Ils ne viennent pas ici avec la question : "Quoi de neuf ?", mais avec une demande, forte, unique : "Etonne moi". Avec Angelus, nous avons une réponse à leur apporter. Même si la marque possède une indéniable aura historique, son renouveau n'est pas une simple exploitation du passé, de la réédition bon marché. C'est un développement nouveau, percutant, une magnifique histoire réinventée. 

Sébastien Chaulmontet : Les collections futures iront dans le même sens. L’idée, c’est de reprendre l’histoire d’Angelus là où elle s’était arrêtée et de la poursuivre. 

Laurent Picciotto : C’est avec ces collections que l’on confirmera la pertinence de l’approche. Pour construire une marque, il faut de la volonté et de la technique, de la communication et des moyens. L’objectif est toujours le même : convaincre, s’inscrire durablement dans le paysage horloger. Car, à partir d’une certaine somme, un client demande à être en confiance et à être convaincu. 

Sébastien Chaulmontet : Chez Angelus, nous partageons ce point de vue, mais cela peut-être long. 

Laurent Picciotto : Pas nécessairement. Nous avons accompagné plusieurs marques depuis leurs débuts. Elles n’ont pas vingt ans, parfois tout juste dix : MB&F, Urwerk, Richard Mille, HYT, etc. Toutes, dans un temps relativement court, ont su s’imposer, de surcroît avec des identités très différentes. Angelus a clairement cette capacité. 

Pourtant, la première vie d’Angelus s’est arrêtée net, malgré une forte capacité d’innovation. 

Sébastien Chaulmontet : Angelus devait mourir pour pouvoir renaître autrement. La marque d’origine a néanmoins d’innombrables points communs avec nous : c’était un concepteur, un constructeur, un éclaireur capable de proposer des concepts horlogers totalement inédits, comme les premiers chronographes à calendrier, qui sont aujourd’hui devenu un standard. Les inventions d’Angelus sont encore nombreuses, mais je ne peux pas en dire plus, car nous allons nous appuyer dessus pour écrire le Chapitre II de notre histoire moderne, à paraître en 2016 !

Des réalisations de la trempe du Tourbillon Lumière ? 

Fabien Dutriaux, VP Sales Angelus : Disons que cette pièce donne le la : nous ne referons pas de vintage, de réédition à bas prix. Ce qui ne veut pas dire que nous nous cantonnerons la série limitée pour collectionneurs. Il y aura des collections courantes, calibrées à un prix juste. On ne peut plus, aujourd’hui, proposer n’importe quoi à n’importe quel prix. Derrière Angelus tourne une manufacture de 200 personnes et un bureau d’étude de 15 personnes. Nous savons ce que valent les choses et nous maîtrisons nos coûts. 

Laurent Picciotto : C’est ce qui fait toute la force des marques de niche qui durent : des produits totalement déraisonnables, mais contrebalancés par une raison commerciale juste. Voilà comment atteindre l’équilibre entre valeur commerciale et valeur perçue. 

Sébastien Chaulmontet : Totalement d’accord. L’aspect artistique de nos créations ne saurait justifier n’importe quel prix. De manière plus générale, nous entendons d’ailleurs rendre la haute horlogerie conceptuelle accessible à un public plus large.

Propos recueillis pas Olivier Müller